Chatoiement des rêves


 C'est d'abord le chatoiement qui titille l'oeil du conducteur qui parcourt cette portion d'autoroute à l'entrée de San Francisco. Ce n'est qu'une fraction de seconde plus tard que le sens du mot jaillit de la rétine vers le cerveau. On ignore s'il s'agit d'une injonction ("rêvez, bon sang, rêvez!") ou d'une révélation ("votre vie n'est qu'un songe"). Ou peut-être un clin d'oeil au discours de Martin Luther King. On saura en allant fouiller plus tard sur le web que l'artiste Ana Teresa Fernandez a déjà produit plusieurs oeuvres fortes en relation avec le sort des migrants mexicains aux Etats-Unis. Lorsque l'on s'approche de la colline où les grandes lettres ont été dressées, en surplomb du marché d'Alemany, on discerne la structure en mini-miroirs circulaires agencés en tresses, et on comprend que ce qu'on prenait pour un mitage dans le gras du M n'est que la réflexion par endroits de la sombre canopée des arbres.   L'ouvrier (qui finit de poser une clôture pour empêcher l'accès à l'oeuvre)  : Vous venez faire quoi ici ? C'est pas possible d'approcher davantage.  Moi (qui venait de me faufiler par le trou d'un premier grillage pour accéder au site)  : J'imaginais bien, s'approcher trop de ses rêves c'est parfois dangereux. Ou décevant. Non?  L'ouvrier (qui ne relève pas)  : Y en a qui sont déjà venus piquer ou casser des morceaux pour s'amuser à changer le mot, comme les lettres là-bas à Hollywood.  Moi (tentant un autre angle)  : Ah, je comprends. Et vous savez pourquoi il est là, ce mot, et qui l'a installé ?  L'ouvrier (qui pointe un bâtiment dans mon dos, dont la façade arrière est invisible depuis le marché, et sur laquelle le même mot a été peint en noir)  : Une fille, une Mexicaine qui fait de l'art, avec des tas de gamins d'une école du coin, et c'est pour lui, là, je crois, un type qui peignait sur les murs, mais il est mort, et il l'a sans doute bien cherché, à force de tout dégrader avec ses cochonneries à la bombe partout.

C'est d'abord le chatoiement qui titille l'oeil du conducteur qui parcourt cette portion d'autoroute à l'entrée de San Francisco. Ce n'est qu'une fraction de seconde plus tard que le sens du mot jaillit de la rétine vers le cerveau. On ignore s'il s'agit d'une injonction ("rêvez, bon sang, rêvez!") ou d'une révélation ("votre vie n'est qu'un songe"). Ou peut-être un clin d'oeil au discours de Martin Luther King. On saura en allant fouiller plus tard sur le web que l'artiste Ana Teresa Fernandez a déjà produit plusieurs oeuvres fortes en relation avec le sort des migrants mexicains aux Etats-Unis. Lorsque l'on s'approche de la colline où les grandes lettres ont été dressées, en surplomb du marché d'Alemany, on discerne la structure en mini-miroirs circulaires agencés en tresses, et on comprend que ce qu'on prenait pour un mitage dans le gras du M n'est que la réflexion par endroits de la sombre canopée des arbres.
L'ouvrier (qui finit de poser une clôture pour empêcher l'accès à l'oeuvre) : Vous venez faire quoi ici ? C'est pas possible d'approcher davantage.
Moi (qui venait de me faufiler par le trou d'un premier grillage pour accéder au site) : J'imaginais bien, s'approcher trop de ses rêves c'est parfois dangereux. Ou décevant. Non?
L'ouvrier (qui ne relève pas) : Y en a qui sont déjà venus piquer ou casser des morceaux pour s'amuser à changer le mot, comme les lettres là-bas à Hollywood.
Moi (tentant un autre angle) : Ah, je comprends. Et vous savez pourquoi il est là, ce mot, et qui l'a installé ?
L'ouvrier (qui pointe un bâtiment dans mon dos, dont la façade arrière est invisible depuis le marché, et sur laquelle le même mot a été peint en noir) : Une fille, une Mexicaine qui fait de l'art, avec des tas de gamins d'une école du coin, et c'est pour lui, là, je crois, un type qui peignait sur les murs, mais il est mort, et il l'a sans doute bien cherché, à force de tout dégrader avec ses cochonneries à la bombe partout.


 Il était connu dans le milieu des graffeurs sous le nom de Mike "Dream" Francisco, considéré comme le roi du tag dans les quartiers Est d'Oakland où ses oeuvres s'égrenaient le long des voies de chemin de fer. Chef de file du mouvement TDK, dont l'acronyme a changé de signification au cours des ans, il s'est retrouvé un jour de 2000, simple passant pris sous le feu des balles d'un cambriolage. La communauté internationale du graffiti commémore sa disparition chaque année le 5 février, et un collectif lui a rendu hommage en investissant les murs d'enceinte de plusieurs bâtiments en lisière du marché d'Alemany. Cet autre DREAM mat et sombre, pourtant statique, semble refléter la vie scintillante et argentée de l'oeuvre qui lui fait face là-haut sur la colline.   Un type (qui sort au même moment d'un long corbillard garé en contrebas et dont je comprends qu'il lui sert de maison)  : Le jour où on n'aura plus de rêveurs dans cette ville, on sera foutus.  Moi (commençant à me demander si je n'ai pas basculé de l'autre côté du miroir)  : Oui, oui, sans doute. Vous vous servez vraiment de ça comme camping-car?  Le type (mi-amusé, mi-défensif)  : Bien sûr, personne n'en veut de ces bagnoles qui ont transporté les morts, du coup on les a pour pas cher, et puis regardez, c'est parfait, ça a été conçu pour être allongé. (Changeant de sujet) Si ça vous intéresse les tags de Dream, allez marcher par là-bas derrière et vous verrez des tas d'oeuvres sur le mur, et puis aussi son portrait.

Il était connu dans le milieu des graffeurs sous le nom de Mike "Dream" Francisco, considéré comme le roi du tag dans les quartiers Est d'Oakland où ses oeuvres s'égrenaient le long des voies de chemin de fer. Chef de file du mouvement TDK, dont l'acronyme a changé de signification au cours des ans, il s'est retrouvé un jour de 2000, simple passant pris sous le feu des balles d'un cambriolage. La communauté internationale du graffiti commémore sa disparition chaque année le 5 février, et un collectif lui a rendu hommage en investissant les murs d'enceinte de plusieurs bâtiments en lisière du marché d'Alemany. Cet autre DREAM mat et sombre, pourtant statique, semble refléter la vie scintillante et argentée de l'oeuvre qui lui fait face là-haut sur la colline.
Un type (qui sort au même moment d'un long corbillard garé en contrebas et dont je comprends qu'il lui sert de maison) : Le jour où on n'aura plus de rêveurs dans cette ville, on sera foutus.
Moi (commençant à me demander si je n'ai pas basculé de l'autre côté du miroir) : Oui, oui, sans doute. Vous vous servez vraiment de ça comme camping-car?
Le type (mi-amusé, mi-défensif) : Bien sûr, personne n'en veut de ces bagnoles qui ont transporté les morts, du coup on les a pour pas cher, et puis regardez, c'est parfait, ça a été conçu pour être allongé. (Changeant de sujet) Si ça vous intéresse les tags de Dream, allez marcher par là-bas derrière et vous verrez des tas d'oeuvres sur le mur, et puis aussi son portrait.


 En longeant une coursive qui mène à l'autoroute, derrière les grillages de ce qui ressemble à une casse automobile, on distingue une enfilade de graffitis à la mémoire de Dream. C'est le visage de l'artiste qui ouvre cette fresque mémorielle, la couleur de sa peau étonnamment plus sombre que ce qu'on voit sur les photos qui restent de lui, peut-être pour rappeler que ce Philippin avait été reconnu et adoubé par la communauté noire d'Oakland. La forme des briques dessine comme des barreaux chargés d'encager les rêves, comme ceux qui, dans mon souvenir, s'affichaient sur la pochette du  Dreamers  de Supertramp. Au fond des yeux de Mike, on distingue deux petits miroirs à la lumière dansante, l'entrée des terriers vers l'espace des rêves et des espérances. Au-dessus de son portrait quelqu'un a écrit : "se souvenir rend puissant", et sur le côté a été retranscrit un propos de l'artiste : " ai passé beaucoup de temps avec une bande de filous timbrés, et en même temps je me suis construit un esprit, et j'ai passé du temps à lire de petits livres rouges..."   Moi (à une femme édentée, sans âge, assise sur un tabouret devant un bric-à-brac d'objets posés au sol, qui, je le comprends en m'approchant, représentent tous des animaux : des figurines, mais aussi des images, des bagues, des briquets)  : C'est une vraie arche de Noé que vous avez là ! C'est presque dommage de toucher à la collection, il faudrait que quelqu'un vous l'achète en entier.  Elle (qui tente d'évaluer si je suis là juste pour causer ou si j'ai vraiment l'intention d'acheter l'ensemble)  : Ouais, une fois c'est arrivé. Contre un billet de 100$. Vous avez un animal préféré ?   Moi ("je lui aurais bien parlé des musaraignes, mais je sais pas le dire en anglais")  : Les poulpes. Et les corbeaux aussi. Vous croyez qu'ils rêvent, vous, les animaux ?  Elle (après de longues secondes, les yeux perdus sur son bestiaire)  : Evidemment qu'ils rêvent. Il y a longtemps, j'ai travaillé au zoo (elle fait un mouvement de tête pour indiquer la direction). S'ils avaient pas le rêve pour s'échapper dans leur tête, je suis sûre qu'ils deviendraient dingues et qu'ils se laisseraient mourir de faim.

En longeant une coursive qui mène à l'autoroute, derrière les grillages de ce qui ressemble à une casse automobile, on distingue une enfilade de graffitis à la mémoire de Dream. C'est le visage de l'artiste qui ouvre cette fresque mémorielle, la couleur de sa peau étonnamment plus sombre que ce qu'on voit sur les photos qui restent de lui, peut-être pour rappeler que ce Philippin avait été reconnu et adoubé par la communauté noire d'Oakland. La forme des briques dessine comme des barreaux chargés d'encager les rêves, comme ceux qui, dans mon souvenir, s'affichaient sur la pochette du Dreamers de Supertramp. Au fond des yeux de Mike, on distingue deux petits miroirs à la lumière dansante, l'entrée des terriers vers l'espace des rêves et des espérances. Au-dessus de son portrait quelqu'un a écrit : "se souvenir rend puissant", et sur le côté a été retranscrit un propos de l'artiste : " ai passé beaucoup de temps avec une bande de filous timbrés, et en même temps je me suis construit un esprit, et j'ai passé du temps à lire de petits livres rouges..."
Moi (à une femme édentée, sans âge, assise sur un tabouret devant un bric-à-brac d'objets posés au sol, qui, je le comprends en m'approchant, représentent tous des animaux : des figurines, mais aussi des images, des bagues, des briquets) : C'est une vraie arche de Noé que vous avez là ! C'est presque dommage de toucher à la collection, il faudrait que quelqu'un vous l'achète en entier.
Elle (qui tente d'évaluer si je suis là juste pour causer ou si j'ai vraiment l'intention d'acheter l'ensemble) : Ouais, une fois c'est arrivé. Contre un billet de 100$. Vous avez un animal préféré ? 
Moi ("je lui aurais bien parlé des musaraignes, mais je sais pas le dire en anglais") : Les poulpes. Et les corbeaux aussi. Vous croyez qu'ils rêvent, vous, les animaux ?
Elle (après de longues secondes, les yeux perdus sur son bestiaire) : Evidemment qu'ils rêvent. Il y a longtemps, j'ai travaillé au zoo (elle fait un mouvement de tête pour indiquer la direction). S'ils avaient pas le rêve pour s'échapper dans leur tête, je suis sûre qu'ils deviendraient dingues et qu'ils se laisseraient mourir de faim.


 Habitué que nous sommes d'y retrouver les maraîchers le samedi, je me rends compte que c'est la première fois que je viens à Alemany un dimanche, y découvrant ce vaste marché aux puces. Si le samedi est ainsi le jour des raves, le dimanche semble être celui des rêves. Car tous ces objets éparpillés là n'ont plus ni grande valeur d'échange ni véritable valeur d'usage. Quant à leur valeur sentimentale, elle s'est dissoute lorsqu'ils ont quitté le cercle familial. Leur reste pourtant cette puissante charge onirique, cette qualité qu'ils ont de capturer l'essence de nos rêves par la fréquentation intime de notre quotidien. Ces photos fanées, ces robes d'enfants passées, ces ustensiles mutilés ressemblent aux rouleaux de cire d'antan sur lesquels on pouvait enregistrer la voix le long d'un sillon : faites-les tourner dans vos mains et posez-y délicatement l'aiguille de votre esprit, et vous verrez resurgir les rêves de leurs anciens propriétaires. Comme des lampes d'Aladin attendant qu'on les lustre. J'erre parmi les étals, en me disant que depuis trois générations ma famille laisse à chaque fois derrière elle son petit pécule d'objets, emportant une partie de ses rêves vers de nouvelles terres d'émigration : émigration économique pour les grands-parents partis d'Espagne, émigration politique pour les parents rapatriés d'Algérie, émigration ludique et exploratoire pour ma génération.   Le vendeur (un physique de lutteur slave)  : Elles vous plaisent, hein ?  Moi (qui m'étais absorbé de longues minutes dans la contemplation de deux valises de cuir caramel, imaginant mon arrière grand-père espagnol, veuf, boulanger, homme aux larges moustaches et aux yeux clairs, posant les siennes sur le sol algérien au tout début du 20ème siècle, tenant sa petite fille par la main, et se demandant à quoi ressemblerait sa nouvelle vie)  : Elles me font voyager, dans des souvenirs que je n'ai pas connus...  Le vendeur (que ma réponse fait sourire)  : 10 dollars pour les deux. Ici à San Francisco, on est tous de passage, vous en aurez peut-être besoin bientôt.  Moi (presque tenté, pour une fois, par l'achat)  : Dites-moi plutôt si vous savez où je peux trouver des objets mexicains par ici.

Habitué que nous sommes d'y retrouver les maraîchers le samedi, je me rends compte que c'est la première fois que je viens à Alemany un dimanche, y découvrant ce vaste marché aux puces. Si le samedi est ainsi le jour des raves, le dimanche semble être celui des rêves. Car tous ces objets éparpillés là n'ont plus ni grande valeur d'échange ni véritable valeur d'usage. Quant à leur valeur sentimentale, elle s'est dissoute lorsqu'ils ont quitté le cercle familial. Leur reste pourtant cette puissante charge onirique, cette qualité qu'ils ont de capturer l'essence de nos rêves par la fréquentation intime de notre quotidien. Ces photos fanées, ces robes d'enfants passées, ces ustensiles mutilés ressemblent aux rouleaux de cire d'antan sur lesquels on pouvait enregistrer la voix le long d'un sillon : faites-les tourner dans vos mains et posez-y délicatement l'aiguille de votre esprit, et vous verrez resurgir les rêves de leurs anciens propriétaires. Comme des lampes d'Aladin attendant qu'on les lustre. J'erre parmi les étals, en me disant que depuis trois générations ma famille laisse à chaque fois derrière elle son petit pécule d'objets, emportant une partie de ses rêves vers de nouvelles terres d'émigration : émigration économique pour les grands-parents partis d'Espagne, émigration politique pour les parents rapatriés d'Algérie, émigration ludique et exploratoire pour ma génération.
Le vendeur (un physique de lutteur slave) : Elles vous plaisent, hein ?
Moi (qui m'étais absorbé de longues minutes dans la contemplation de deux valises de cuir caramel, imaginant mon arrière grand-père espagnol, veuf, boulanger, homme aux larges moustaches et aux yeux clairs, posant les siennes sur le sol algérien au tout début du 20ème siècle, tenant sa petite fille par la main, et se demandant à quoi ressemblerait sa nouvelle vie) : Elles me font voyager, dans des souvenirs que je n'ai pas connus...
Le vendeur (que ma réponse fait sourire) : 10 dollars pour les deux. Ici à San Francisco, on est tous de passage, vous en aurez peut-être besoin bientôt.
Moi (presque tenté, pour une fois, par l'achat) : Dites-moi plutôt si vous savez où je peux trouver des objets mexicains par ici.


 Ce stand-là diffère étrangement des autres. Sur une simple couverture matelassée sont disposés quelques objets rituels, des plats et des jarres en terre, des peignes et des colliers, d'autres objets encore dont je peine à distinguer la fonction. Et puis ces deux masques étranges, au regard écarquillé, d'un bois léger et d'une taille qui pourrait laisser croire qu'il s'agirait de jouets d'enfants. Au front de l'homme deux oeilletons comme d'improbables narines surnuméraires, à celui de la femme un serpent dressé et prêt à mordre.   Une sorte de mage aztèque (il n'était pas là la seconde précédente, et soudain il se tient devant moi, le visage comme ouvragé au ciseau dans une plaque de cuivre rouge, le corps recouvert d'un poncho intégral)  : On me les a apportés ce matin. Envoûtants n'est-ce pas ? Lui, il représente la figure de l'homme blanc, du colon qui est venu nous envahir et nous piétiner, c'est un masque que l'on porte dans les processions et que l'on brûle après. Elle, je ne sais pas trop, sans doute une prêtresse ou une sorcière.  Moi (cherchant inconsciemment la pomme qui devrait compléter ce tableau)  : Ils sont superbes, mais un peu inquiétants quand même. On dirait ces personnages monstrueux qu'on croise parfois dans nos rêves. Vous l'aviez remarqué, vous, le mot qui scintille là-bas sur la colline ?  Le mage (soudain plus grave)  : Oui, bien sûr. C'est un avertissement pour nous, les Mexicains, de loin tout ça ça brille et ça danse au soleil, et quand on s'approche on ne voit plus le rêve, juste le grotesque reflet de notre visage, rien d'autre. Vous savez comment on les appelle ces jeunes qui sont rentrés illégalement ici, leurrés par la lumière et les soi-disant opportunités ? On les appelle les Dreamers...

Ce stand-là diffère étrangement des autres. Sur une simple couverture matelassée sont disposés quelques objets rituels, des plats et des jarres en terre, des peignes et des colliers, d'autres objets encore dont je peine à distinguer la fonction. Et puis ces deux masques étranges, au regard écarquillé, d'un bois léger et d'une taille qui pourrait laisser croire qu'il s'agirait de jouets d'enfants. Au front de l'homme deux oeilletons comme d'improbables narines surnuméraires, à celui de la femme un serpent dressé et prêt à mordre.
Une sorte de mage aztèque (il n'était pas là la seconde précédente, et soudain il se tient devant moi, le visage comme ouvragé au ciseau dans une plaque de cuivre rouge, le corps recouvert d'un poncho intégral) : On me les a apportés ce matin. Envoûtants n'est-ce pas ? Lui, il représente la figure de l'homme blanc, du colon qui est venu nous envahir et nous piétiner, c'est un masque que l'on porte dans les processions et que l'on brûle après. Elle, je ne sais pas trop, sans doute une prêtresse ou une sorcière.
Moi (cherchant inconsciemment la pomme qui devrait compléter ce tableau) : Ils sont superbes, mais un peu inquiétants quand même. On dirait ces personnages monstrueux qu'on croise parfois dans nos rêves. Vous l'aviez remarqué, vous, le mot qui scintille là-bas sur la colline ?
Le mage (soudain plus grave) : Oui, bien sûr. C'est un avertissement pour nous, les Mexicains, de loin tout ça ça brille et ça danse au soleil, et quand on s'approche on ne voit plus le rêve, juste le grotesque reflet de notre visage, rien d'autre. Vous savez comment on les appelle ces jeunes qui sont rentrés illégalement ici, leurrés par la lumière et les soi-disant opportunités ? On les appelle les Dreamers...


 J'ai donné rendez-vous à l'un d'entre eux dans un café. Il a le même nom de famille que moi, arrivé ici quand il avait 6 ans, sans papiers. Un anglais parfait, des études universitaires, un bon boulot. Comme moi, il vient à ses rendez-vous avec un carnet de notes. Il m'apprend que depuis 2001 un projet de loi bute et bute encore sur le Congrès, un projet dont l'acronyme s'épelle D.R.E.A.M. qui propose de régulariser, sous certaines conditions, les jeunes adultes entrés illégalement aux Etats-Unis avant l'âge de 18 ans. Prenez au hasard 100 Américains dans la rue : en moyenne l'un d'entre eux est un DREAMer. Il me confie qu'en 2012 le président Obama avait signé un décret pour empêcher l'expulsion d'une partie d'entre eux, mais que le nouveau gouvernement cherche désormais à l'abroger.   Antonio (qui me décrit l'affiche qu'il a collée sur son cahier, une photo prise par Arlene Majorado, retravaillée par la palette de Shepard Fairey et reprise par plusieurs associations militantes lors de la    Marche des Femmes    du mois dernier)  : J'adore le visage déterminé de cette fille, il me donne du tonus pour la suite. Sur sa poitrine, c'est l'Aigle au serpent qui est un mythe fondateur du Mexique et qu'on voit sur le drapeau, mais j'aime bien l'idée que c'est aussi l'Aigle de mon nouveau pays. Et puis dans ce mot de DREAM, j'y lis toujours celui de MADRE, et c'est important pour moi, parce que ma mère elle a sacrifié la sienne pour parier sur ma nouvelle vie ici.  Moi (dont l'oeil est attiré par la symétrie avec un autre visage aux cheveux ondulés, piètre égérie verte des gobelets)  : Merci de m'ouvrir les yeux sur tout ça. Tu sais, depuis que j'ai la chance de vivre ici, je me dis que San Francisco n'est pas exactement une ville de rêve, mais par contre j'ai compris maintenant que c'était une ville de rêves. Comme une concrétion de toutes ces promesses que les immigrés sont venus chercher, génération après génération, ceux qui fouillaient la terre pour de l'or, ceux en quête de liberté totale, ceux qui veulent maintenant bâtir des mondes numériques. C'est de tous ces rêves-là que San Francisco est faite.  Antonio (même si ce n'est pas son vrai prénom, car il préfèrerait ne pas...)  : C'est drôle, ce que tu dis me fait penser à une oeuvre d'art que je contemple sur une colline au loin, presque tous les soirs depuis chez moi, ce simple mot de rêve qui palpite et qui me donne de l'espoir. Je crois que tu devrais aller y faire un tour.

J'ai donné rendez-vous à l'un d'entre eux dans un café. Il a le même nom de famille que moi, arrivé ici quand il avait 6 ans, sans papiers. Un anglais parfait, des études universitaires, un bon boulot. Comme moi, il vient à ses rendez-vous avec un carnet de notes. Il m'apprend que depuis 2001 un projet de loi bute et bute encore sur le Congrès, un projet dont l'acronyme s'épelle D.R.E.A.M. qui propose de régulariser, sous certaines conditions, les jeunes adultes entrés illégalement aux Etats-Unis avant l'âge de 18 ans. Prenez au hasard 100 Américains dans la rue : en moyenne l'un d'entre eux est un DREAMer. Il me confie qu'en 2012 le président Obama avait signé un décret pour empêcher l'expulsion d'une partie d'entre eux, mais que le nouveau gouvernement cherche désormais à l'abroger.
Antonio (qui me décrit l'affiche qu'il a collée sur son cahier, une photo prise par Arlene Majorado, retravaillée par la palette de Shepard Fairey et reprise par plusieurs associations militantes lors de la Marche des Femmes du mois dernier) : J'adore le visage déterminé de cette fille, il me donne du tonus pour la suite. Sur sa poitrine, c'est l'Aigle au serpent qui est un mythe fondateur du Mexique et qu'on voit sur le drapeau, mais j'aime bien l'idée que c'est aussi l'Aigle de mon nouveau pays. Et puis dans ce mot de DREAM, j'y lis toujours celui de MADRE, et c'est important pour moi, parce que ma mère elle a sacrifié la sienne pour parier sur ma nouvelle vie ici.
Moi (dont l'oeil est attiré par la symétrie avec un autre visage aux cheveux ondulés, piètre égérie verte des gobelets) : Merci de m'ouvrir les yeux sur tout ça. Tu sais, depuis que j'ai la chance de vivre ici, je me dis que San Francisco n'est pas exactement une ville de rêve, mais par contre j'ai compris maintenant que c'était une ville de rêves. Comme une concrétion de toutes ces promesses que les immigrés sont venus chercher, génération après génération, ceux qui fouillaient la terre pour de l'or, ceux en quête de liberté totale, ceux qui veulent maintenant bâtir des mondes numériques. C'est de tous ces rêves-là que San Francisco est faite.
Antonio (même si ce n'est pas son vrai prénom, car il préfèrerait ne pas...) : C'est drôle, ce que tu dis me fait penser à une oeuvre d'art que je contemple sur une colline au loin, presque tous les soirs depuis chez moi, ce simple mot de rêve qui palpite et qui me donne de l'espoir. Je crois que tu devrais aller y faire un tour.