Approchez, approchez

(Ce billet était l'un des derniers que j'avais publiés dans mon blog précédent, certains d'entre vous m'ayant demandé de le poster à nouveau, le voici.)

1◆ Si les villes sont des livres, alors ce que mon regard embrasse là est un paragraphe. Je distingue des césures, des régularités, quelques surgissements, mais pas vraiment de sens encore. Une allure générale, un rythme, des hauteurs, une vue dégagée sur l’océan que j’entends dans mon dos. Je cherche ma maison sur la colline, je ne la distingue pas. Il y a par contre cette construction rouille, là, qui me fait face.

2◆ Je descends de ma dune et m’approche. Devant moi, une phrase du texte urbain, quelques habitations serrées, les voisins doivent se connaître, former une sorte d’unité lâche. Le son du piano traverse les murs, on sait sans doute les prénoms des enfants, et on a appris pour la grand-mère. La maison rouge occupe le centre, elle en est le verbe. Les fenêtres de l’étage sont en saillie, celles sur la rue croisillonnées et occultées par ce qui ressemble à des paravents. Le toit est étrange, écaillé de plaques rousses. C’est donc un verbe peu commun, le genre dont on croyait savoir le sens, et puis non.

3◆ J’oublie les autres mots qui l’entourent, je m'avance toujours plus près, mon regard peut se concentrer sur les détails. Je vois son numéro accroché au-dessus de l’huis. Il s'agissait bien de paravents. De curieuses marques de peinture, ici du rouge, là du bleu: nuancier d’essais avortés? marquage de reconnaissance d’un groupe? pitrerie des enfants, jamais réparée? Présentée comme en vitrine, une collection disparate de modestes bibelots s’offre aux regards.

4◆ Me voilà tout au contact, enfoui au sein même des lettres du mot, fasciné par l’expression de ce petit buste de terre fissurée, la nuque rejetée en arrière, observant le ciel comme on regarderait le plafond orné d’une cathédrale florentine.

Dès qu’ils ont su reproduire photographiquement la réalité, les hommes ont compris qu’avec une seule image d’un objet ou d’une situation, ils disposaient d’une technique d’illustration bien plus que d’un véritable outil d’avancement de la connaissance. Pour comprendre une dynamique, il faut des séries d’images dans le temps : répondre à la question « est-ce que, lorsqu’il galope, un cheval garde toujours au moins une patte au sol? », exigeait de développer des « fusils chronophotographiques », captant des rafales de photos et ancêtres de nos caméras d’aujourd’hui. Pour deviner ce qui se passe à l’intérieur d’un objet, il faut des images dans d’autres bandes de fréquences : voir dans l’infrarouge, comme les chats pour détecter le rôdeur de nuit, voir dans l’ultraviolet, comme les abeilles, pour repérer les fleurs savoureuses. Pour appréhender une géométrie, il faut des images saisies sous différents angles : avec celles, légèrement décalées, que fournissent nos deux yeux, nous voilà correctement équipés pour la perception du relief, tandis qu’avec leur laser rotatif de toit, les voitures sans conducteur sont capables de recréer un environnement tridimensionnel d’une richesse inouïe.

Aucun de ces trois modes multi-images n’est cependant parvenu à me fasciner comme le multi-échelles, cette simple et patiente collecte d'images aux grains de plus en plus fins, à des niveaux de zooms emboîtés comme des matriochkas. Si vous n’avez jamais vu le petit film « Puissances de dix », réalisé en 1977 par le couple de designers américains Charles et Ray Eames, allez plonger dans ce tunnel vertigineux de la connaissance de l’infiniment grand à l’infiniment petit (https://youtu.be/0fKBhvDjuy0). Je me souviens aussi très bien de l’oeil bionique qui permettait à Steve Austin d’avoir une acuité visuelle surnaturelle, et je me disais que le plus intéressant c’était de garder un oeil normal pour l’environnement général, couplé au fameux oeil robotisé pour y surajouter les détails. Quelques années plus tard, cette influence allait se retrouver dans un petit texte de science-fiction dont j’avais commencé la rédaction, mettant en scène une post-humanité génétiquement modifiée, augmentée des meilleurs dispositifs sensoriels du monde animal. Pour leur vision justement, je les avais dotés d’un oeil de chat et d’un oeil de faucon, hybrides de divinités égyptiennes, offrant à la fois le panoramique et le microscopique. Leur capacité à juger les âmes s’en trouvait diablement accrue, puisqu'ils pouvaient observer une personne à la fois dans sa sociabilité de groupe et dans ses émotions les plus fugaces, exprimées par les muscles du visage ou la dilatation des pupilles.

Au final pourtant, toutes ces images gigognes ne me disent pas si quelqu’un habite vraiment cette maison. J’en suis réduit à mes faisceaux d’hypothèses. Un gars assis torse nu de l’autre côté de la rue et qui me regarde depuis tout à l’heure faire ma série de clichés, de plus en plus près, me dit qu’y vit une conteuse d’histoires pour les enfants. Peut-être qu’un texte sur des hommes de sagesse, mi-félins, mi-rapaces, l’intéresserait? Je sais maintenant qu’à la prochaine occasion, j’irai toquer à sa porte, dans l’espoir qu’elle aussi me lise un de ses contes.