Dis-moi qui tu honores?

Lorsque j'arrive dans une nouvelle ville, pour quelques jours ou pour quelques années, l'une de mes manies consiste à me procurer un plan que j'étale sur une table et qui me sert à explorer (très) patiemment les noms de rues. Dis-moi qui tu honores et je te dirai qui tu es. On peut y déceler certaines valeurs cardinales de la ville et aussi y lire le grand palimpseste des couches qui constituent son histoire. Les cités émettent de multiples signaux, trahissent leur personnalité par d'innombrables indices dont l'odonymie fait certainement partie. En mettant tous ces noms bout à bout, j'imagine comme un long ruban d'ADN, une forme de génétique urbaine qui nous offrirait la signature unique du lieu.

Une catégorie m'intéresse en particulier, celle des voies qui commémorent des savants. Sont-elles nombreuses? Distribuées régulièrement ou bien concentrées dans certains quartiers universitaires? Y célèbre-t-on de grands scientifiques étrangers ou seulement les gloires locales? Les grandes femmes de science y sont-elles enfin à leur juste place? Lorsque j'étais adolescent, j'habitais dans une maison qui avait (et a toujours) deux adresses : le n°1 d'une rue nommée en l'honneur du découvreur du parasite causant la malaria (Laveran) et le n°43 d'une rue dédiée à un inventeur français pionnier de la radio (Branly). L'un avait compris la transmission d'un intrus à travers le sang, l'autre la transmission des ondes radio à travers l'espace. Notre quartier affichait sur ses pannonceaux de métal bleu d'autres noms de savants que j'allais ensuite retrouver tout au long de mes études, de Fresnel à Laplace.

La première exploration sur carte de San Francisco, à mon arrivée, m'avait laissé sur ma faim. Point de savants? 30 mois plus tard, je me dis que je n'ai toujours pas vu de rue nommée d'après un scientifique. Soit que San Francisco n'a que faire de cette catégorie de stars, soit que les rues qui les célèbrent sont situées dans des quartiers où je ne vais jamais? Ah, Paris! Sur les quelques 6000 rues de notre capitale, des centaines portent le nom de ceux qui ont fait avancer la connaissance scientifique. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le formidable Guide du Paris savant d'Anna Alter et Philippe Testard-Vaillant, ouvrage dans lequel j'ai passé des heures émerveillées à l'époque où je rédigeais une éphéméride d'histoire des sciences pour les enfants.

Pour en avoir le coeur net, j'eus l'idée d'aller marcher dans chacune des rues de la ville, avant de voir que Tom Graham, un autre habitant, l'avait déjà fait, et que cela lui avait pris 8 années. Comme je n'ai plus que 18 mois devant moi (je veux dire à San Francisco), je me suis contenté de faire appel à un spécialiste de l'analyse de données, Noah Veltman, qui propose sur son site web une cartographie interactive et historique des rues de San Francisco. Noah m'a répondu que les personnalités représentées sur nos plaques de rues sont surtout des chercheurs d'or, des militaires, des explorateurs ou des figures politiques, et qu'à sa connaissance on n'y dénombrait que ... sept savants! On y trouve deux chirurgiens locaux (Cole et Levi Cooper Lane), un physicien qui avait prouvé que les flammes réagissaient au son (Le Conte), un géographe-cartographe (Davidson), un naturaliste défenseur de l'environnement (Muir), et un astronome qui estimait que jamais un avion ne pourrait voler (Newcomb). Ajoutons à ce sextet, qui n'a pas laissé une trace impérissable dans l'histoire des sciences, l'immense explorateur allemand Alexander von Humboldt, seul non-Américain de cette maigre récolte (qui ne comprend d'ailleurs aucune femme).

Je suis allé voir où étaient ces sept rues, et j'ai compris. La plupart se retrouvent, étrangement, dans le quartier le plus déshérité de la ville, situé à l'extrême sud-est, là où l'ancien chantier naval a fermé ses portes il y a des années, un quartier de gangs et de délinquance où mes pas ne m'avaient encore jamais mené. Le Conte y a sa rue, tout comme Newcomb, a qui on a attribué une petite avenue. Dans ce quartier de Bayview-Hunters Point, je croise de jeunes types désoeuvrés, assis sur les marches de maisons en bois décaties et qui surveillent d'un oeil las des véhicules surbaissés aux enjoliveurs étincelants. Quant à Humboldt, homme des cimes andines et des forêts amazoniennes, c'est encore pire, car il doit se contenter d'une fausse-allée d'une centaine de mètres, séparant deux immenses parcs de transformateurs électriques et donnant accès aux cuves d'hydrocarbures du port.

 L'avenue Newcomb, dans le quartier Bayview-Hunters Point

L'avenue Newcomb, dans le quartier Bayview-Hunters Point

 Au grand Humboldt n'est attribuée qu'une maigre allée entre deux parcs de tranformateurs

Au grand Humboldt n'est attribuée qu'une maigre allée entre deux parcs de tranformateurs

Mais tout n'est peut-être pas perdu, car après tout Noah n'a inventorié que 400 des 2600 rues de San Francisco. Même si, comme dans la plupart des villes américaines, un bon nombre de voies portent des numéros et non pas des noms, il reste sans doute encore des centaines de ruelles qu'il n'a pas répertoriées et le long desquelles je n'ai pas encore circulé? Et qui rendraient hommage à la science?

Et puis, alors que je rumine cette interrogation, la même journée, deux choses me frappent.

La première c'est qu'une rampe d'escaliers que j'emprunte pourtant toutes les semaines, et dont les cent cinquante marches escarpées mettent à chaque fois mon coeur à l'épreuve, s'appelle Farnsworth, du nom de l'une des entrées du fameux almanach de sciences que je rédigeais il y a des années. Il se prénommait Philo mais aimait plutôt les sciences, c'était un jeune fermier mormon qui eut, à 14 ans en labourant son champ, l'intuition que l'on pourrait peut-être capter et transmettre une image en la scannant ligne par ligne, avec un faisceau d'électrons piloté par des électroaimants, exactement comme le tracteur traçait son sillon dans le champ. A cette époque, on pensait encore qu'il serait possible de le faire en captant des images à l'aide de disques ajourés et de miroirs en rotation. Plus tard, le fermier devient électronicien, s'installe à San Francisco dans un petit bâtiment de pierre grise qui existe toujours, et parvient à transmettre dans les années 30 la première image de télévision de l'histoire, une image du visage de sa femme Pem. Si vous vous promenez dans le parc du Presidio, vous passerez sans doute devant un élégant bronze qui lui rend hommage, juste sous les fenêtres des studios Lucas Films, et qui le représente en bras de chemise, tenant son canon à électrons, debout devant une petite boite à écran qui ressemble un peu au premier Macintosh d'Apple.

 Un raidillon de marches qui rend hommage à Philo Farnsworth

Un raidillon de marches qui rend hommage à Philo Farnsworth

 Philo Farnsworth, inventeur de la télévision, trône dans le Presidio, non loin des studios Lucas Films

Philo Farnsworth, inventeur de la télévision, trône dans le Presidio, non loin des studios Lucas Films

La seconde c'est que les deux grands hôpitaux de la ville affichent sur leurs murs les noms de Marc Benioff (fondateur d'une entreprise qui stocke et gère les informations sur vos clients) et de Marc Zuckerberg (fondateur d'une entreprise bien connue qui touche un habitant de la planète sur cinq). Attendre après sa mort pour avoir le droit à une plaque de rue? En voilà une idée désuète! Ici, les nouveaux empereurs de la technologie, de leur vivant et grâce à leurs dons parfois pharaoniques, gravent leur patronyme en grand et directement sur les façades.

A la différence de Paris qui rend hommage aux découvreurs des lois de la nature, San Francisco n'est pas foncièrement une ville de science. Plutôt une ville d'inventeurs de génie et de grands mécènes de technologie, prescripteurs de nos avenirs, et cela se reflète dans les noms de ses rues et de ses bâtiments publics.

Et vous, où que vous viviez, vos villes honorent-elles plutôt les savants du passé ou les entrepreneurs d'aujourd'hui ?